|
Par
delà l'empreinte
Depuis
quelques années, la sculpteure Suzanne Tardif-Berberi
a orienté sa démarche créatrice vers
la représentation du pied. Les formes sont belles,
dignes, épurées. Mais, de façon délibérée,
il ne s'agit surtout pas que d'un marbre. Le marbre est
représentation: au-delà du pied sculpté,
il y a un symbole; et par delà l'empreinte, il y
a un signifiant. «L'empreinte du pied de Vendredi
que Robinson découvre au cours de sa promenade dans
l'île n'est pas un signifiant. En revanche, à
supposer que lui, Robinson, pour une raison quelconque,
efface cette trace, là s'introduit nettement la dimension
du signifiant», comme le dit Lacan. C'est que le signifiant
«témoigne d'une présence passée»
1, il se donne comme tel dans ce qui
est en dessous, il se love en creux. C'est par ce qu'elle
recouvre que la trace fait sens et qu'elle institue une
quête. Comme c'est par ce qu'elle manifeste que la
sculpture recouvre du sens.
Aussi
est-ce dans le discours mythologique que puise d'abord Suzanne
Tardif-Berberi, car la littérature a créé
le mythe comme le mythe a engendré la littérature.
La littérature en premier n'a jamais cessé
d'écrire la trace, mais aussi de la thématiser,
donc de se faire trace de sa propre trace, comme pour mieux
faire voir l'espace qu'ouvre le signe:
Le
Robinson pensif.
(Manuel du Naufragé.)
Dieu et Robinson - (nouvel Adam) -
Tentation de Robinson.
Le pied marqué au sable lui fait croire à
une femme.
Il imagine un Autre. Serait-ce un homme ou une femme?
Robinson divisé - poème.
Coucher de soleil - Mer. 2
C'est
une démarche sculpturale comparable à celle
du poète qui inspire le travail de Suzanne Tardif-Berberi,
où le pied, par le biais des figures mythologiques,
s'énonce, à sa manière particulière,
à la fois comme métonymie du désir
et comme emblème. Précisément, les
uvres de la sculpteure sont exemplaires en ce qu'elles
nous rappellent à la lettre la valeur signifiante
et structurante que contient la trace, elles nous indiquent
conséquemment la volonté de sens mise en jeu
dans l'art. Pierre Vadeboncur file la métaphore:
Chaque
bribe d'existence qu'elle [l'uvre] isole est comme
une pierre où fermement poser le pied de l'absolu
et de la pérennité. Il n'y a que sables
mouvants, mais dans l'art il suffit d'y marcher pour que
chaque pas y trouve un point d'appui. Ainsi, l'art emprunte
sans cesse à la vie ses réalités
décevantes, dont il fait et ne peut faire que des
figures de ce qui ne l'est pas. On croirait que c'est
à dessein qu'il les prend, pour en changer radicalement
le sens. Il s'empare de tout ce qui tombe, pour lui faire
tout supporter. 3
Le
travail de Suzanne Tardif-Berberi participe à la
fois d'une recherche mythologique et d'une quête métaphysique.
Ici, c'est «Héphaïstos le boiteux»,
handicapé parce que sa mère le jeta du haut
de l'Olympe; «Aphrodite», qui accepta de céder
à Hermès afin de récupérer la
sandale qu'il lui avait volée; «Hermès
au pied léger» ou encore «Le pied nu
de Jason». Là, c'est «Les mortels sont
passés», une uvre qui rappelle notre
passage sur terre, ou encore «L'axe sacré»,
un monolithe sur les croyances, rites et symboles de l'Antiquité
enfouis dans notre mémoire collective. Cette dernière
uvre, qui montre un pied édifié sur
une colonne, célèbre «les pèlerins
en marche vers des lieux qui exercent toujours des attraits
d'ordre spirituel, écrit l'artiste : Stonehenge,
Carnac, Saint-Jacques de Compostelle, La Mecque»,
etc. Empreinte royale de la vie humaine sur terre, dépositaire
de toutes les histoires et de ses signes, ce pied magnifiquement
sculpté propose ainsi l'orientation d'un savoir et
d'un parcours, d'une traversée dans le temps et dans
l'espace.
François
Ouellet
Professeur
de littérature à lUQAC
Titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur le roman
moderne
Cet
article de François
Ouellet a été publié pour
la première fois dans la revue Protée
en 2005 (volume 33, numéro 1)
1.
J. Lacan, Le Séminaire V. Les formations de l'inconscient,
Paris, Seuil, 1998, p. 343.
2. P. Valéry, «Robinson», dans La Jeune
Parque et poèmes en prose, Paris, Gallimard, coll.
«Poésie/Gallimard», 1992, p. 67.
3. P. Vadeboncur, Les Deux Royaumes, Montréal,
L'Hexagone, 1978, p. 70-71.
|